Il y avait une scène, et sur cette scène, des acteurs, car c'est là qu'est leur place. Et dans les gradins, les spectateurs : c'est là qu'est leur place et en l'occurrence la mienne. Au premier rang, pas plus près. Comment ai-je alors fait pour finir dans la pièce ? Mes souvenirs sont flous, mais j'ai ce sentiment que c'était le risque que je prenais en m'installant au premier rang... Peu importe ! J'ai un problème beaucoup plus urgent à résoudre : tous les projecteurs sont braqués sur moi et je DOIS faire quelque chose. Mais quoi ?
Planté là comme un coquelicot, rouge comme une pivoine, j'observe. Mes yeux errent désespérément en attendant que les lumières se dispersent. Évidemment, il n'en est rien. Pire, mes pétales écarlates éclatent et magnifient l'attention du public. Après quelques secondes interminables, mon regard finit par se poser sur une silhouette familière dans l'obscurité. Mais oui ! Les escaliers qui m'ont amenés ici ! Alors que, dans la salle, le suspens est à son comble, je souffle une dernière fois avant d'entreprendre ma fugue. Je romps alors brutalement la tension en arrachant mes racines, avant de bondir vers les escalibérateurs. Le geste est mouvant, est calculé et précis : les projecteurs peinent à me suivre dans mon évasion. Tout se déroule à la perfection. Mais à mi-chemin, je me rends compte de mon erreur : aveuglé par la gravité de ma situation, j'avais sous-estimé la gravité tout court. Je viens alors m'écraser de tout mon long. Le geste émouvant est maladroit et avorté. J'ai perdu un pétale, le public est saisi, mais rapidement je me fait encercler : la fuite n'est plus possible.
La douleur est présente, mais pas écrasante. Autour de moi, une présence douloureusement écrasante. Mon cœur bat la chamade, mon cerveau fulmine, mais j'essaie d'engager les engrenages de ma raison. Ma décision est prise : j'attends, immobile. Une seconde passe. Le silence s'intensifie. Puis une seconde. Le silence s'alourdit. Et une autre. Le silence devient écrasant. Encore une. La présence se charge d'inquiétude. Je ne compte plus. La situation devient insoutenable. J'en perds la notion de temps. Chacun de mes sens va à contre-sens. Le vide me comprime, le silence m'assourdis et l'obscurité m'aveugle. Je ne peut plus continuer, je me redresse et tombe un deuxième pétale.
Je crois que mes gestes ont séduit le public par leur maladresse. On m'applaudit je crois, et ça me donne un soupçon de confiance : à moi de séduire par mon adresse. Pour la première fois, je regarde les acteurs autour de moi. Ils sont bien alignés, mais ont l'air inquiet. Cela ne m'arrête pas, je mets le paquet pour rompre l'alignement. Je me lance alors dans de splendides discours et je suis rapidement rejoint par une comédienne résineuse : un pin, probablement. Aussi attachante soit-elle, je m'eloigne pour ne pas marcher sur ses aiguilles. Je me dirige alors vers un sorgho à balai qui faisait le ménage par ici on ne sait pourquoi. Il me met un vent qui couche tous les comédiens. Je ne me fait pas faucher, mais je suis très déstabilisé et un peu fâché. Je sors trop du système et n'arrive pas à les embarquer. Je m'en veux. Je panique. Je sens que je vais perdre la face. Je tente de faire diversion. En pointant d'un doigt incertain une palissade bleue, je dis :
«Regardez, un rhinocéros volant !»
L'effet est mitigé et mon masque d'improvisiteur tombe : encore un pétale.
Pas de masque, moins de pétales, plus de lunettes, je vois double. Mes sens troublés me font perdre l'équilibre. Plutôt que de m'effondrer, je m'allonge doucement par terre dans le parterre, avec la délicatesse d'une punaise verte. Mais je ne jure pas. Silencieux, je ne peux plus me doubler ni encore moins me dédoubler. Il faudra donc se contenter des sous-titres, mais ça me va tant que je suis saoul. Ivre de tristesse et rempli de vide, je ne souhaite plus que de rester sous ma couette. Ah c'était mon dernier pétale, tant pis.
J'aviserai plus tard.
Nu comme un vers, le spectafleur était désormais tout vert, de trouille principalement. Mais il s'était ouvert. Libéré de son rideau de pétales qui le faisait voir rouge, il se souvenait maintenant. Il avait toujours été un acteur, mais à force d'admirer, il s'était persuadé de n'être qu'un spectateur et avait finit par s'oublier. Heureusement pour lui, tout revint à sa place, il vécut heureux et eût beaucoup d'enfants.
Poppy
Toute ressemblance avec le réel est purement fortuite car, après tout, le monde n'est pas un théâtre.

À ce point, ceux qui ont peur des peaux lisses ont prix leurs jambes à leur coût (ouf). Seuls les cous rageux restent et ont le privilège d'apprendre l'inspirateur de cette nouvelle à couper le souffle : il s'agit du très créatif Mathias Malzieux. Moi, je n'en suis que l'expirateur. Et vous, l'aspirateur, semblerait-il.